Interview: Manu Théron, Lo Còr de la Plana at Radio Campus Angers - 103FM

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25 août 2008

Interview: Manu Théron, Lo Còr de la Plana

 

Radio Campus Angers: Comment vous vous êtes tous rencontrés ?

Manu Théron: On s’est rencontré…euh, ben, non, pas dans les douches… au bar. On s’est rencontré au bar. Un bar-pizzeria qui se trouve au Rove qui s’appelle Chez Marco… voilà. Curieusement je me suis retrouvé là engagé comme pizzaïole, et il se trouvait que plusieurs des musiciens étaient originaires du Rove, de la montagne qui est juste à côté. La civilisation, en gros, pastorale est encore très développée dans le sud de la France, les bergers viennent boire le coup encore dans les bars, et tu as eu ces jeunes gens qui étaient… tu sais un peu chevillés… chantaient avec des voix… agrestes, et d’une pureté assez séduisante, et donc, ils m’ont convaincu d’arrêter de noyer mon énergie dans la farine. Et donc j’ai décroché, j’ai réussi à décrocher au bout d’un certain nombre de cures… et on a pu, enfin, composer cette… congloméra, on va dire, et ça s’appelle Lo còr de la plana.

Et on vient, sinon du quartier de La Plaine, à Marseille, qui est un quartier qui est situé en hauteur, comme son nom n’indique pas… c’est un quartier de la mésentente, de la mésalliance occitano-française, c’est-à-dire que…en Occitan, effectivement, « lo plana », ça veut dire la hauteur. L’altiplano, par exemple, en espagnol, est de la même origine étymologique, mais les français, dans leur immense ignorance, disent « lo plana » ça ne peut vouloir dire que « la plaine », et donc ce quartier qui est situé sur un plateau à hauteur à Marseille, s’est retrouvé affublé d’un nom qui l’aurait plutôt confiné à la froidure et au repli vallonné… ce qui n’est pas le cas, puisque… effectivement c’est un quartier extrêmement ensoleillé.

RCA: Comment expliquer votre musique à nos auditeurs qui ne la connaissent pas du tout ?

MT: C’est de la musique vocale et percussive, où parfois la percussion est en polyphonie et les voix en polyrythmie, ce qui est… musicalement, mais maintenant du point de vue de l’esprit : c’est détendu, et à la fois, extrêmement tendu, voilà, ça marche sur des périodes de tension et de détente qui ne sont pas réglés comme de la musique conventionnelle, c’est-à-dire : « respiration, tension, détente ; respiration, tension, détente » ; mais qui marche à l’inverse de ça, c’est « respiration, respiration, respiration ; détente, détente, détente ; tension, tension, tension », par exemple. Donc on est dans quelque chose de complètement différent, de l’énergie musicale conventionnelle, est c’est pour ça qu’on intrigue. On intrigue un peu les programmateurs, comme Didier [Granet, directeur artistique du festival Angers l’été] par exemple. Ils sont très intrigués pour voir si on va tenir… on avait même vu des programmateurs qui nous ont dit d’arrêter la balance, et qui, t’as vu, disaient, « Vous tiendrez pas la distance pendant le concert », et en fait, les gens sont extrêmement… extrêmement… comment dire… méfiants, et mal intentionnés. Et donc on est un peu là pour les tromper, pour les détromper… voilà notre musique.

RCA: Est-ce que vous parlez Occitan chez vous et entre vous pendant les répétitions ?

MT: Ca dépend… oui, quand on est en colère, ou alors quand on a vraiment envie de rigoler, oui on parle Occitan, ou quand on a envie que les gens pourris comprennent pas, on parle Occitan.

RCA: Quels sont les thèmes principaux de vos chansons ?

MT: Les thèmes… plutôt philosophico-rigolo, on va dire. On parle grosso modo de la vie qu’on mène, et pourquoi on la mène comme ça, et de la vie qu’on aimerait mener aussi… d’espoir, on parle aussi beaucoup d’espoir, et puis on parle aussi de… pas trop de désespoir, on est pas trop dans l’énonciation de nos douleurs, on va dire.

RCA: Est-ce que vous répétez souvent pour arriver à être tous les six en accord toujours ?

 

MT: Oui, on répète assez souvent, bien que là depuis deux mois qu’on tourne intensément, on répète moins. Nous, on répète très souvent, effectivement, et on essaie d’avoir un rythme de répétition pour maintenir… déjà, rien que pour maintenir le niveau il faut répéter beaucoup, mais en plus pour progresser et continuer à aller de l’avant, il faut répéter encore plus. Donc on essaie de se tenir vraiment à cet objectif, parce que c’est notre métier.

RCA: Quand vous commencez à chanter une nouvelle chanson en groupe, vous improvisez les harmonies, ou est-ce que quelqu’un les écrit en partition en avance ?

MT: On fonctionne sur des techniques de transmission orale, donc on n’a pas d’écrit avant. Sur beaucoup de chansons, moi, je propose les grilles harmoniques, en faisant une proposition artistique, ou met en avant, pas trop justement le cadre harmonique mais plutôt tout ce qui se passe au niveau du contrepoint. Parce que c’est le plus gros du travail de chÅ“ur qu’on a dans ce groupe, c’est le travail de contrepoint. Donc j’essaie vraiment de développer ça, c’est-à-dire tout ce qui met en jeu la rythmique textuelle, la prosodie… tout ce qui met en jeu les mécanismes de la poétique. Ces mécanismes là c’est des mécanismes qui pour moi se rapprochent énormément de ce qui doit se passer au 21ième siècle. Avec des textes en Occitan, on arrive à un siècle où quand même au niveau de la poésie c’est passé beaucoup de choses, on a eu la poésie sonore dans les années 60, on a eu le dada, on a eu le structuralisme, on a eu quand même l’oulipo, on a eu des gens comme ça qui ont mis en avant sur le texte beaucoup de propositions rythmiques, et on essaie aussi de les intégrer, de faire qu’elles intègrent la proposition musicale pour être des gens qui soient pas dans l’énoncé d’une retranscription ou d’une rénovation d’un patrimoine occitan, pour lequel on a énormément d’affection, par ailleurs, mais par lequel on n’est pas forcément constitués, pour la plupart d’entre nous.

C’est-à-dire qu’on est des gens qui sont avec des influences très multiples : il y a beaucoup de gens qui ont grandi dans le reggae, dans le rock, le blues, dans la musique électrique, dans toutes les musiques électriques mais aussi dans le hard et il y en a… dans la musique tzigane, et cetera, donc tout le monde a des influences d’aujourd’hui, on va dire, mais essaie de gérer ces influences-là avec la réalité, aussi de ce qu’on veut faire au niveau de la langue occitane et de la création en Occitan.

RCA: Est-ce que vous avez étudié la musique classique et le solfège ?

MT: Personnellement, moi, petit, je l’ai fait, mais je ne suis pas pris d’une immense affection pour ce type de choses, j’ai arrêté vite… j’ai commencé le piano à six ans, j’ai arrêté à quatorze ans. Ensuite… Sébastien a étudié la musique classique et Denis a étudié la musique classique. Alors il y en a trois d’entre nous qui peuvent écrire… mais on a décidé de se baser sur la musique de transmission orale, sur des techniques de transmission orale, des techniques qui engagent, en fait, tous les mécanismes mimétiques. Tout ce qui met en jeu la mimétique, et la mémoire du geste, et la mémoire du corps.

RCA: Est-ce que vous vous intéressez aussi dans la danse traditionnelle occitane ?

MT: Absolument pas. C’est pas parce qu’on ne s’y intéresse pas, c’est pas qu’on aime pas, mais on n’a pas le temps de tout faire. Un groupe de danse occitane, ça joue pour des bals folks, on va dire, pour des gens qui veulent que les danses soient toutes faites, d’une façon et pas d’une autre : une chose tout à fait légitime, mais on n’est pas dans cette psycho-là. On oublie jamais qu’on est d’une… on va dire d’une mégalopole française qui a évacué de sa culture tout cet aspect-là, pour des bonnes raisons et pour des mauvaises… et il faut travailler avec le présent, et dans le présent actuel il n’y a pas ce côté-là… et c’est pourtant un côté qu’on aime bien. Il arrive dans la musique, dans des citations. On le cite, ce côté danse, on le cite. Même si le spectacle s’appelle chant à danser, le gros du spectacle ne repose pas sur cette proposition-là.

RCA: La musique maghrébine vous a beaucoup influencés ?

MT: C’est pas une influence… c’est-à-dire c’est pas… on va dire qu’elle nous a irrigués. Mais pas tous. Parallèlement cette expérience et une autre expérience que j’avais avant musicale, un autre projet, j’ai toujours travaillé avec des musiciens algériens, en Algérie, puis j’ai grandi une partie de ma jeunesse en Algérie, donc, effectivement, des influences il y en a, mais il y a surtout… une compréhension de ce que peut être une énergie spirituelle dans la musique : qu’est-ce que c’est qu’une énergie spirituelle, et comment on peut la gérer dans une proposition musicale, et qu’est-ce qu’on met en jeu du corps, qu’est-ce qu’on met en jeu de son implication, et de son abandon, comment on s’abandonne grâce à la musique. Ce qu’on note, nous en tant qu’Occidentaux, c’est que… on a besoin d’énormément de cadres pour aboutir à énormément d’abandon. Mais je pense que c’est une loi universelle. Et donc les cadres sont très présents chez nous. C’est une musique qui est basé sur énormément de repères de précision, de rendez-vous harmoniques ou rythmiques très précis, qui sont autant de cadres… et de corsets. Le dépassement de ces cadres-là permet un abandon d’autant plus grand que ces cadres sont stricts et observés.

RCA: Entre la mélodie, les paroles et le rythme, lequel diriez-vous est le plus important ?

MT: Aucun. Entre le ciel, la mer et la terre, lequel est le plus important ?

RCA: Pour que la voix reste en forme, est-ce qu’il faut éviter de trop faire la fête, par exemple de boire ou de fumer ?

MT: Non. Pour que la voix reste en forme… pour que la voix est toujours une forme de voix, quel que soit son degré d’éraillement, il y a toujours une être humaine qui l’habite.

RCA: Est-ce que vous pensez qu’il est important que la musique traditionnelle continue toujours à évoluer ?

MT: La tradition…… ça n’existe pas. La musique traditionnelle, c’est comme les musiques du monde, c’est un grand « tralala », c’est un gros machin… malheureusement ça n’est ni une bite ni autre chose, ce n’est qu’un gros machin. Et… voilà. Tout ça c’est du verbiage, beaucoup. C’est-à-dire… oui, il y a des cases, oui, il y a des genres… un musicien, il s’en occupe jamais. C’est plutôt la question à poser à des critiques, ça.

RCA: Quels projets et idées avez-vous pour l’avenir ?

MT: Là on est sur un projet de chant politique, dont on a délivré les premiers extraits ce soir en fin de spectacle. C’est un projet de chant politique où on va un peu raconter… non pas l’histoire de l’Occitanie politique, mais l’histoire de l’engagement politique à travers la musique. Et qu’est-ce que c’est qu’un engagement politique, et comment une musique, qui n’a l’air de rien, qui n’a pas l’air d’être engagé ou quoi, comment une musique est un engagement politique. C’est pour rassurer les gens, et pour leur faire comprendre qu’il faut pas avoir peur. Parce que les gens vivent beaucoup dans la peur, surtout au niveau politique, il vivent par la peur et dans la peur, et donc, disons, l’aboutissement de ce spectacle, ça serait qu’effectivement, il fasse comprendre aux jeunes que, comme le disait très bien Jean-Paul II, il faut… n’ayez pas peur, quoi. Voilà : n’ayez pas peur. Et, comme beaucoup de nos politiciens marchent à la peur, il faut… qu’on arrive à contrer ce phénomène-là, en disant non… la nature nous a fait effectivement, peut-être un peu bestiaux, mais la société nous rend citoyens, et elle nous apprend à dominer nos peurs, et si on fonctionne à la peur, on ne va plus dans un ordre sociale, on va dans un ordre bestial, et dans une délivrance de la bestialité, il faut aller contre ça. Quel que soit, après, l’engagement qu’on fait. Le plus gros du travail, ça va être de faire que ça soit la musique, tout ça, voilà.

RCA: Est-ce que vous avez un dernier mot pour les auditeurs de Radio Campus Angers ?

MT: Je pense… je pense que… vous devriez développer la crasse. C’est tout ce que j’ai à dire.

Maisie Greenwood

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